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The Mentalists nous raconte la génèse de son spectacle « Humanoïde », créé aux Cuizines.

Depuis maintenant deux ans, la formation électro-jazz acoustique, mêle les musiques improvisées à celle des clubs, et travaille sur un projet de spectacle, autour de la musique, de la danse et de la vidéo. Cette résidence de création menée avec le soutien de la DRAC Île-de-France, aux Cuizines, a pu donner corps à « Humanoïde », une fable contemporaine sur le rapport de l’Homme aux machines, au travail et à sa propre nature.Benoît Giffard, membre du trio The Mentalists, revient sur la genèse du projet.

Hello Benoît. Parles-nous de la formation de The Mentalists ? Qu’est-ce qui vous a poussé a travaillé ensemble ?

Benoît Giffard : The Mentalists est né de ma rencontre avec Hamza Touré et Julien Mercier au sein d’un groupe de jazz avant-garde, que j’ai rejoins en 2015. Durant les répétitions nous nous sommes rendus compte que nous avions tous une activité autour du logiciel Ableton Live et de la M.A.O., en plus de notre pratique de l’instrument. Je les ai donc convié à venir chez
moi faire des sessions d’improvisation, dont le but initial était de s’amuser avec les outils électroniques, d’expérimenter des choses et de confronter nos visions de la musique électronique. Au bout de quelques temps et de quelques sessions nous nous sommes rendus compte du potentiel qu’avait une section cuivre (trompette, saxophone, trombone) avec l’adjonction de la production électronique. Nous avons donc créé le projet « The Mentalists » et fait nos premiers concerts au Caveau des Oubliettes, à la MJC de Mantes-la-Jolie, à la Bibliothèque de Grigny…, qui ont confirmés ce plaisir que nous avions à faire de la musique ensemble. Nous avons continué les sessions d’improvisation – qui débouchaient sur des compositions – et avons commencés à réfléchir à la possibilité d’improviser réellement avec les machines, comme un jazzman avec son instrument.

The Mentalists est un groupe au carrefour entre la musique électronique et le jazz improvisé. Quelles ont été vos inspirations majeures ?

Venant tous de milieux musicaux assez hétérogènes, nous n’avons jamais réussis à nous cantonner à un style musical, et notre musique est toujours traversée d’improvisations empruntés au jazz, une écriture pour cuivre provenant de la musique contemporaine, des beats hip-hop et des musiques électroniques des années 1990. Cela nous a aussi poussé à nous faire partager de plus en plus nos propres influences musicales afin de
parvenir à une certaine unité et une certaine cohérence dans la musique que nous proposons ensemble. Dans notre spectacle Humanoïde par exemple, on emprunte un thème au saxophoniste de jazz avant-garde
Steve Coleman, des samples de voix de Maria Callas, une pièce du compositeur de musique électro-acoustique Iannis Xenakis, des rythmes issu du Maloya réunionnais… De même, nous creusons dans l’esthétique jungle/drum’n’bass de la fin des années 1990, dans la techno des années 2000 comme dans les courants récents du dubstep ou de la trap.

Ianis Xenakis : Mycenae Alpha

Nous avons aussi utilisé des textes de l’ouvrage d’Aldous Huxley Le meilleur des mondes ainsi que des extraits sonores de différents reportages récents sur le transhumanisme et l’eugénisme – l’ensemble des méthodes et pratiques visant à sélectionner les individus d’une population en se basant sur leur patrimoine génétique – afin de verbaliser et rendre sensible des discours que l’on entends un peu partout depuis quelques décennies.

Aldous Huxley – Le meilleur des Mondes

Quelles ont été les thématiques soulevées autour du rapport Homme/Machine d’ « Humanoïde » ? De quelle façon les avez-vous abordées ?

Etant sensible aux travaux récents sur l’intelligence artificielle notamment et le transhumanisme, nous sommes assez inquiets par le développement de cette dernière discipline, quand à ces impositions sur la condition humaine. Hannah Arendt nous mettait déjà en garde dans les années 1950, dans son ouvrage La condition de l’homme moderne en ce que les disparités de mode de vie, la révolution industrielle, la mondialisation et, de facto, leurs lourdes conséquences sur la condition du genre humain.

Hannah Arendt – Condition de l’homme moderne

L’intelligence artificielle nous inquiète moins pour le moment, car même à raison d’un deep learning acharné (capacité d’apprentissage des machines en les « nourrissant » de données) , les meilleurs IA actuelles (qui n’ont d’intelligentes que le nom) ne sont capables de faire que ce pour quoi elles sont programmées et ce qui leur permettraient d’évoluer significativement leur fait défaut (l’erreur, la reconnaissance de l’erreur en tant qu’erreur, la créativité, l’expérimentation…).

Holly Herndon, un chœur et une intelligence artificielle

Il est vrai que l’ordinateur Deep Blue à battu le champion du monde d’échec Kasparov en 1997 et que récemment l’exploit à été réitéré par un ordinateur au jeu de Go, mais demandez à ces ordinateurs de faire n’importe quel tâche qui n’entre pas dans leur programmation et ils en seront incapables. Nous sommes donc conscient qu’il y aura encore longtemps besoin d’homme dans le circuit de production d’ordinateur évolués (ne serait-ce que pour les nourrir en données) et quand à parler
« d’intelligence » nous en sommes encore très loin. Cela dit, la surveillance accrues des personnes et de leur mode de vie, de plus en plus prégnante, que permettent les algorithmes, nous inquiètes et nous avons voulu créer un spectacle pour questionner cette problématique.

Parle-nous de l’univers chorégraphique contemporain d’ « Humanoïde » ? Qu’apportent les danseurs au traitement de ces thématiques ?

Ayam Maya – La danse grise

Vous avez également fait appel à un VJ. Quel a été son apport créatif dans la seconde partie du spectacle ?

J’ai rencontré Incogito, le VJ ou « visucien » – membre du Oyé Label, spécialiste dans les arts visuels – , au cours d’une résidence au Festival international de théâtre de rue d’Aurillac de 2019, où lui et moi interprétions des performance audio-visuelle. Cette collaboration artistique nous à permis d’échanger et confronter nos domaines artistiques.

Incogito – Oyé Label

Autour de la problématique Homme/Machine, nous avons convenu de projeter sur du « tulle » plutôt que sur un écran, pour profiter de la transparence que ce tissu permets et afin de pouvoir jouer avec le nous « humains » en fond de scène et le nous « numériques », projeté sur la surface. Pierre (Incogito) nous a alors proposé de « scanner » les danseurs et nous-même afin de nous reproduire en 3D et d’intervenir sur la seconde partie du spectacle en rendant numérique nos mouvements. La scénographie a été orientée autour de l’idée d’être, nous trois musiciens, entourés de tulle afin de paraître tantôt en chaire et en os, tantôt en 3D, avec toutes nos « machines » (ordinateurs, câblages, synthés, cartes-son…) visibles.

Incogito – Oyé Label

Qu’en est-il de l’avenir d' »Humanoide » et de sa diffusion en salle de spectacle ?

Nous souhaiterions évidemment avoir la chance de diffuser ce spectacle le plus possible. Nonobstant cette envie, nous allons devoir nous orienter vers les salles disposant d’un plateau équipé pour accueillir une chorégraphie dansée. Nous allons donc contacter les SMAC, les théâtres mais aussi les festivals d’arts-numériques, les expositions d’arts-contemporains.

Propos recueillis lors d’un échange par mail.